Numéro 8, automne 2022

Pendant que les champs brûlent, on apprendra pourquoi Elio Maldonado Granda s’est écroulé de soif au milieu d’une exploitation provençale ; on découvrira que les féministes ne cassent pas l’ambiance seulement en soirée, mais aussi au travail; on lira dans les blessures d’anciens manuscrits arabes en écoutant le silence du corps des vieilles et des vieux ; dans le New York des années 1960, on attendra la butch en pleurant la mort d’un amant sur une plage de cruising ; on se consolera auprès de toutous rebelles, avant de comprendre que la résilience avec laquelle on nous rebat les oreilles n’est que la doctrine de ceux qui aiment jouer à la guerre ; on se réfugiera dans le chocolat, mais on s’arrêtera en apprenant qu’il fond plus vite que le colonialisme ; on se mettra en cortège, de la colère sous nos jupons puis, lasses mais pleines d’espoir, on se laissera bercer par Monique, qui nous dira la bonne aventure. À un moment, on fera les comptes. On parlera cash, thunes, money money money. Voilà longtemps qu’on ne se demande plus si l’argent fait le bonheur, mais plutôt comment sortir du Flouze complet.

Collaboratrices de ce numéro

Conception graphique de la couverture : Hélène Marian

Conception graphique de la maquette : Eléonore Jasseny,

Le mycélium est la partie souterraine et invisible des champignons : des mètres et des mètres de filaments blanchâtres qui croissent sous la terre. Il permet aux champignons de se nourrir et de s’étendre, en désintégrant et absorbant la nécromasse, joli mot gothique qui désigne les matières organiques mortes qui s’amassent dans le sol en continu. Le mycélium n’a pas le panache du séquoia ou l’attachante étrangeté du durian, mais sa page Wikipédia donne le vertige : le mycélium peut croître de 40 centimètres par an ! il peut supporter jusqu’à 30 000 fois son poids ! il existe dans l’Oregon un spécimen vieux de 2 500 ans! Le mycélium ne se contente pas de générer l’humus qui sent si bon dans les sous-bois quand ils ne sont pas en train de brûler, il permet aussi à différentes espèces de communiquer entre elles. Quand le mycélium grandit et se ramifie, il rencontre d’autres réseaux de racines, si bien que toutes sortes d’arbres et de plantes échangent des informations et des nutriments à travers lui. Certain·es chercheur·ses disent que c’est l’Internet des arbres, d’autres que faut pas pousser mémé dans les orties. « Le mycélium perçoit des choses : quand vous marchez dans un paysage, il bondit derrière vous, pour essayer d’attraper des débris laissés dans le sillage de vos pas », affirme un spécialiste mondial des champignons dans un TED talk vu plus de 8 millions de fois. Le spécialiste pense que le mycélium sauvera le monde. Je vais pas vous faire le coup des titres à l’infinitif, Vivre Fungi ou Penser en girolle. Mais quand même je lance une autre vidéo. Avec un peu de chance, pendant que je me laisse absorber dans cette dérive (son)fongeuse, des filaments grandissent sous mes pieds, passent sous les lattes du plancher, attrapent ce qui passe à la volée, absorbent et digèrent ce qu’ils trouvent, le recomposent en humus odorant et contribuent à la germination de tout un univers invisible ‒ celui-là même qui se souvient, nous soutient, nous relie, et nous donne la force d’avancer dans le dur.

 

Mourir de soif dans les champs de Provence

Le travail détaché en (tentative de) procès

Texte de Hélène Servel, Dessins de Alexandra Duprez

Le 7 juillet 2011, Elio Ivan Maldonado Granda, ouvrier agricole équatorien, s’effondre dans un champ des Bouches-du-Rhône. Derrière sa mort : un système des plus normalisés d’exploitation de la main-d’œuvre étrangère dite « détachée ». De témoignages en procès, enquête dans les mas de Provence pourvus en ouvrier·es par de frauduleuses agences d’intérim.

Féministes au travail

Travail de diversité, travail de plainte, institution

Texte de Sara Ahmed, Traduit par Virginie Bobin, Victorine Grataloup, Julie Pellegrin, Rosanna Puyol, Emilie Renard et Barbara Sirieix

Sara Ahmed reprend l’enquête qu’elle a menée auprès d’étudiant·es, d’universitaires et d’administrateur·rices sur les procédures de la plainte dans les institutions d’enseignement supérieur en Angleterre. L'autrice dénonce l’inefficacité stratégique de l’université et les mécanismes institutionnels qui étouffent le plus souvent les plaintes. Elle avait démissionné de son poste de directrice du Center for Feminist Research à Goldsmiths University of London en protestation contre la gestion délétère des plaintes pour harcèlement sexuel. Malgré cette inertie, elle voit dans l’accumulation de plaintes la promesse d’une puissance collective. Un avant-goût vous en a été proposé dans la revue papier, voici le texte son intégralité.

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Kitab Al-Hawamesh

Jana Traboulsi dans les marges de la tradition manuscrite arabe

Invitée par le centre culturel Dar El-Nimer à Beyrouth à explorer des manuscrits et incunables du VIIIe au XXe siècles, Jana Traboulsi enquête sur les règles calligraphiques et l’anatomie des manuscrits. Les marges y ont une importance particulière : signes pour assembler les pages, mots-clés pour faciliter la lecture orale, traces de lecture… De cette découverte est né le projet d’un livre, comme une inversion des rapports entre le centre et la marge, et comme une jonction entre les pratiques actuelles du graphisme et l’histoire de la production manuscrite arabe. Conçu sous la forme d’un livre imprimé à 1000 exemplaires, "Le Livre des marges" se compose de trois chapitres : la calligraphie et les relations entre le langage et le corps ; les pratiques des scribes ; et la matérialité même du livre. Extraits choisis et commentés par leur autrice.

Le Corps des vieux

Journal poétique d'une aide à domicile

Texte de Anooradha Rughoonundun, Dessins de Margaux Meissonnier

Suite à la parution du septième numéro de Panthère Première, une libraire avisée nous proposait un texte à la lecture, en écho au dossier « L’Esprit vieille ». Véritable tour de force – littérature, documentaire et témoignage tout à la fois –, ce petit livre nous emmène au cœur d’une expérience de travail bouleversante, dans le « vertige payé au Smic » d’une aide à domicile qui vogue entre émotion et épuisement, vitalité et extinction.

Souvenirs lesbiens

Riis Park, 1960

Texte de Joan Nestle, Traduit par Noémie Grunenwald et Christine Lemoine

Féministe et antiraciste, Joan Nestle a vécu son lesbianisme au grand jour dès les années 1950, bien avant l’émergence du mouvement pour l’égalité des droits. Elle a fait ses armes dans les bars à gouines de Greenwich Village, à une époque où les descentes policières, les amendes et les violences étaient le quotidien de la communauté LGBT. Dans ses écrits théoriques, fictionnels ou érotiques, elle défend la mémoire lesbienne/féministe et explore les dynamiques et les attirances butch/fem. La lire aujourd’hui, c’est raccrocher un maillon de l’histoire lesbienne : un maillon passé sous silence, car « les femmes [des bars] n’écrivaient pas de livres ». Voici donc une nouvelle du recueil « Fem » fraîchement paru, proposée par ses traductrices et éditrices.

dossier : Le flouze complet

L’argent n’est pas une masse informe, autonome, qui obéirait à sa propre rationalité. Moyen d’échange, mais aussi support de morale, il a une odeur : tout argent ne se vaut pas. Nous passons notre temps à tracer et déplacer les frontières entre des usages justes et injustes selon des normes toute personnelles, qui s’entrechoquent bien sûr avec de plus larges systèmes de jugement. Nos rapports au fric sont modelés par la rencontre permanente, et à bas bruit, entre des pratiques sociales, des représentations morales, une sphère économique qui se financiarise de plus en plus, et des politiques publiques. Quels enjeux politiques y a-t-il donc à échanger collectivement ou ouvertement sur les diverses significations et usages de l’argent ? À s’engueuler sur le sujet ? À observer finement la manière dont les rapports à l’argent de certain·es sont dominés, éduqués, orientés ? À regarder quel récit politique nous est proposé à travers la lecture d’un budget ? Bienvenu·es dans le Flouze complet, anti-manuel de la pudeur pécuniaire.

Dossier illustré par Marion Jdanoff.

La solitude des fins de mois

Enquête sur la dèche des mères isolées

Texte de Tiphaine Guéret

En France, les familles monoparentales représentent un quart des foyers. Sans surprise, dans 82 % des cas, ce sont des femmes qui sont à leur tête. Et elles sont nombreuses à galérer chaque fin de mois : 41 % des enfants mineur·es issu·es de ces familles vivent en dessous du seuil de pauvreté, tandis que 26 % des femmes surendettées sont seules avec des enfants. Plus inattendu, à quelques encâblures des situations de précarité extrêmes, il y a aussi des mères de la classe dite moyenne aux finances en berne. C’est le cas d’Amal, Sabrina, Clarisse ou encore ma mère, dont la monoparentalité a résolument façonné le rapport à l’argent.

Estimer la souffrance au tribunal

Petits calculs et grands jugements, avec Milena Jakšic

Propos recueillis par Julia Burtin Zortea

Si la souffrance a un coût, elle a aussi une valeur monétaire, qui peut être évaluée dans les Commissions d’indemnisation des victimes d’infractions pénales, présentes dans chaque tribunal judiciaire français. À partir d’une minutieuse enquête sur le traitement réservé aux victimes de traite des êtres humains, la sociologue Milena Jakšic montre les multiples éléments non monétaires qui entrent dans l’évaluation de l’indemnisation. D’autant plus si la victime est une femme, étrangère et sans papiers.

Se contenter de ce qu’on a (pas)

Evolutions de la protection sociale, avec Jeanne Lazarus

Propos recueillis par Julia Burtin Zortea

Si les politiques redistributives et collectives héritées de l’après-guerre sont progressivement démantelées, la sociologue Jeanne Lazarus montre que l’État n’a pas pour autant renoncé à protéger ses citoyen·nes. Comment ? En les encourageant à préserver leur argent des aléas du marché, auxquels la vie quotidienne est de plus en plus soumise. Les pouvoirs publics tentent de réduire la pauvreté en ciblant les comportements individuels, et non en essayant de résorber les inégalités sociales à la racine. Désormais, vivre mieux, c’est apprendre à être un·e meilleur·e pauvre – plutôt qu’espérer vivre tout à fait autrement.

« Notre travail, c’est de démystifier l’argent »

Prévenir le surendettement

Propos recueillis par Julia Burtin Zortea

En 2019, plus de 550 actions de prévention du surendettement ont été organisées dans la région wallonne, en Belgique, en direction de plus de 4000 enfants et adolescent·es, et de 2800 adultes. Plutôt que de donner des « recettes magiques », les agent·es de prévention essaient de susciter des questionnements sur les rapports à la consommation, haut lieu de l’intimité. Entretien.

À vot’ bon cœur

Les ressorts du prix libre

Texte de Lucile Dumont, Joséphine Gross

Bocal sur le buffet d’une cantine solidaire, mini-cercueil à l’entrée d’une soirée ou d’un festival, caisse enregistreuses tout à fait classique, système de paiement en ligne… Le prix libre, depuis longtemps connu sous la forme du « chapeau » des arts de la rue, prend de nouveaux tours dont la banalisation révèle ou masque, selon le contexte et le point de vue, des enjeux complexes. Qu’on y soit habitué·e ou non, il n’a rien d’une évidence. Alors de tous les côtés on cherche, on tâtonne, on lance ou reprend des variantes… Un petit tour d’horizon s’impose pour essayer d’y voir plus clair.

« Ras la gueule dans les questions financières ! »

Acheter en collectif hors de la propriéte privée

Propos recueillis par Claire Richard

À Nancy, le collectif Ancrage s’est lancé il y a trois ans dans l’acquisition d’un immeuble afin d’échapper à la précarité structurelle des lieux militants et culturels. Outre une réflexion de fond sur la propriété, visant à soustraire le lieu au marché immobilier, il a inévitablement fallu passer par l’argent et ses outils : l’emprunt, la banque, la dette. Conscient du risque que représentent les questions financières pour les collectifs, Ancrage élabore une pensée pratique et concrète, qui va de la réflexion sur l’argent sale aux rapports intimes que chacun·e entretient avec ce fétiche.

Auto-thune

Mutualiser ses ressources

Propos recueillis par Marie-Noëlle Battaglia, Joséphine Gross

Alors que les protections sociales collectives s’érodent au bénéfice de la protection et de l’épargne individuelle, comment sortir d’un rapport à l’argent qui ne concerne que soi et ouvrir la solidarité matérielle au-delà des formes habituelles que sont la famille, le couple ou éventuellement l’amitié ? En créant, par exemple, des mutuelles où l’argent circule selon des modalités dont il convient de décider ensemble. Aussi variées dans leur organisation que les intentions et les enjeux qui les animent, les mutuelles se multiplient aujourd’hui. Retours d’expérience avec la mutmut, un groupe fermé qui s’organise selon une base professionnelle affinitaire, et avec la mutuelle queer de Marseille, qui fait face à la pauvreté parfois extrême de ses membres.

Être ou ne pas être « investi·e » ?

Discussion avec Michel Feher

Texte de Aline Fares

Dans une société transformée en marché, pour vivre, il faut attirer le crédit. États, entreprises, individus, nous sommes toustes des « investi·es » cherchant à nous faire apprécier en permanence, nous dit le philosophe Michel Feher. Et pour lui, il est temps d’en prendre notre parti et de négocier les conditions de l’investissement. Retour sur un entretien déroutant.

« Mont Nébo » et « Dans le noir »

Poèmes de Achy Obejas

Traduit par Sabine Huynh, Mise en page de Pauline Nuñez

Bons toutous

Histoires de chien·nes libres

Texte et images de Anouk Nier Nantes

Chien·nes sans maîtres, solitaires ou en meute, chien·nes sauveteur·rices, travailleur·ses ou militant·es, communautés chiennes… Dans les marges des espaces urbains et des zones industrielles, les histoires recueillies et dessinées par Anouk Nier racontent différentes formes d’ententes interspécifiques par lesquelles les chien·nes échappent, au moins en partie, au rôle d’animaux de compagnie.

« Rebâtir la fourmilière »

Éléments pour une généalogie guerrière de la résilience

Texte de Grégoire Chamayou, Dessins de Marion Jeudy

Omniprésent dans notre vocabulaire et immanquablement utilisé quand il s’agit de penser les catastrophes, le concept de « résilience » répand depuis quelques années son optimisme comme un remède lénifiant : tout ira bien. Mais tout ira bien pour quoi ou pour qui ? En regard de l’histoire de la guerre, la résilience dévoile son cynisme programmatique : de quelle survivabilité le vivant est-il la chair à canon ?

Le marché florissant de la « diversité »

Quand le racisme s’exprime en douceurs

Par Estelle Pom

Les objets sont des armes idéologiques. Surchargés de valeurs, ils déterminent nos goûts, nos esthétiques, créent des comportements, en justifient d’autres. Estelle Pom s’intéresse ici à une plaquette de chocolat qui surfe sur le refoulé colonial indien.

Héro·ïnes en jupons

Une lecture des Rebecca Riots (1839-1844)

Texte de Maxime Boidy et Lise Lerichomme, Dessins de Camille Martin

En jupons et en armes, coiffé·es de bonnets et de barbes postiches, des émeutier·es pratiquent le travestissement dans les années 1830, comme une forme offensive et subversive d’occupation des espaces confisqués dans les campagnes du Pays de Galles. Leur nom ? Les filles de Rebecca. Car dans la Bible, Rebecca est la mère des multitudes, et « le fruit de [ses] entrailles s’empare de la porte de ceux qui les détestent ». Face à l’émergence d’un capitalisme moderne qui annihile les biens communs et entrave les déplacements, quoi de mieux qu’une « traversée des genres » ?