« Vous avez relevé notre tête ! »

Dans les archives d’un journal de femmes Sourdes (1912-1937)

En 1880, la langue des signes est interdite en France, renforçant, entre autres, l’isolement des femmes Sourdes. En 1912, l’une d’elles crée un journal pour servir de « messagère » à ses paires. Immersion dans ces pages, où se lisent l’écho de vies oubliées – et la constitution d’une sororité.

 

 « Je suis mécanicienne en blouses, corsages, casaquins, c’est un travail qui ne me laisse pas de loisirs, il faut travailler du matin au soir, hier soir j’ai reporté 41 corsages à Paris et j’ai gagné 36 fr. 90, car c’est 0 fr. 90 par corsage, c’est un métier dur, je me fatigue les jambes, de plus j’ai toujours à soigner mon petit et à faire la cuisine, ainsi donc, je n’ai pas de temps à moi pour écrire à mes amies. Dites dans votre journal que j’envoie mes affectueux souvenirs à Angelina Pézeron, Marie Borderie, Germaine Lalanne, Mme Hérouard. Merci de ces amitiés. »  
Irma Prunières née Dufour, Seine-et-Oise, 1926

 

Pendant vingt-cinq ans, des habitantes de Bretagne, du Gard, de l’Isère ou d’ailleurs, ont constitué une communauté de milliers de « petites sœurs » Sourdes1 et Sourdes-aveugles2, unie par un étonnant journal bleu, La Petite Silencieuse. Dès le mois de décembre 1912, cette auto-proclamée « messagère » d’une vingtaine de pages paraît tous les deux mois, s’éteignant en 1937 avec sa fondatrice, rédactrice en chef et « Grande Sœur », Yvonne Pitrois — grand nom oublié de la culture Sourde. Un siècle plus tard, La Petite Silencieuse représente un document inestimable qui ouvre les portes d’une Histoire qui n’existe quasiment pas : celle des femmes Sourdes, de toutes classes sociales, au travers de leurs propres mots. Une plongée dans un fascinant, bien qu’incomplet, paquet de polycopiés, aujourd’hui consigné à la bibliothèque de l’Institut national de jeunes sourds de Paris, créé en 1755 par l’abbé Charles-Michel de l’Épée. 

 

« Viva la parola ! »

Dès la fin du xviiie siècle, la culture Sourde connaît un siècle d’or. L’institut créé par de l’Épée est la première école pour Sourd·es du monde et l’enseignement y est basé sur une méthode gestuelle. Devenus professeurs, certains de ses élèves Sourds créent des écoles à travers toute l’Europe et la langue des signes acquiert le statut de langue d’instruction. Des cercles intellectuels, comme la Fraternité des sourds-muets de Ferdinand Berthier, prônent l’essor d’une identité Sourde internationale, font porter leurs revendications sur le droit au travail ou le droit de s’exprimer en langue des signes dans les tribunaux et organisent des actions de charité, d’alphabétisation et d’aide à l’embauche pour leurs pair·es. 

Le xixe siècle n’est cependant pas exempt de conflits. La langue des signes, très corporelle, est alors considérée comme obscène, animale, par la morale chrétienne. De plus, depuis la Renaissance, de grands pédagogues ont créé des méthodes pour enseigner le langage oral aux enfants Sourds de sang noble, afin que ceux-ci ne soient pas privés d’héritage par la loi (en Espagne notamment). Au xixe siècle, cela se cristallise en une opposition entre pédagogues « oralistes » et « gestualistes », jusque dans les établissements pour Sourd·es nouvellement créés. En parallèle, dans un contexte de foi béate en les promesses du progrès, des cohortes de médecins s’évertuent à « corriger » la surdité, pratiquant moult expérimentations infructueuses sur les oreilles des Sourd·es. Cette vision « déficitaire » de la surdité gagne du pouvoir et triomphe en 1880 lors du Congrès de Milan : pédagogues et ecclésiastiques — alors omniprésents dans l’instruction — mettent à mort la langue des signes au cri de « Viva la parola ! »  3. Unique langue qui permette réellement aux personnes Sourdes profondes de s’exprimer, la langue des signes est aussitôt interdite dans l’instruction en France par le gouvernement de Jules Ferry  4, et ce officiellement jusqu’en 19915

Les élites intellectuelles Sourdes, qui pendant un siècle avaient été considérées avec respect par une partie de la haute société entendante, sont dès lors assimilées au commun des personnes Sourdes, jugées idiotes, bestiales et à la moralité douteuse. Professeurs et directeurs d’école Sourds sont par exemple renvoyés sur le champ, et l’instruction revient aux mains uniques du clergé et des instituteurs entendants oralistes. Les Sourd·es sont alors considéré·es comme des malades « à soigner » par l’apprentissage forcené du français oral et de la lecture labiale au gré d’inlassables séances orthophoniques — chose laborieuse quand on n’entend pas sa propre voix, et qui se fait au détriment d’autres apprentissages. La langue des signes entre alors en résistance ; elle se pratique clandestinement dans les internats, et dans des cercles restreints comme les associations militantes, clubs sportifs et journaux Sourds. Mais, à partir des années 1920, le temps passant, le coup porté à Milan se fait sentir : l’oralisme acharné plonge les Sourd·es dans l’illettrisme6, le nombre d’intellec­tuel·les est réduit à peau de chagrin, et, par conséquent, la presse Sourde, très vivace depuis le milieu du xixe siècle, décline 7. C’est dans ce contexte sombre que naît, fin 1912, La Petite Silencieuse.

 

Sortir de l'isolement

Si Yvonne Pitrois ne met pas frontalement en cause cette vision déficitaire dans ses travaux, elle a œuvré toute sa vie pour donner voix à l’histoire de ses pair·es. Née en 1880, devenue Sourde à l’âge de 7 ans (et aveugle pendant quelques années, ce qui la condamna à rester dans une pièce sombre jusqu’à recouvrer la vue), elle a été instruite seule par sa mère, une veuve protestante très pieuse qui a ouvert une école de langues à Tours et qui forge elle-même une méthode d’éducation adaptée au handicap de sa fille cadette. À partir de ses 18 ans, Yvonne Pitrois écrit et traduit en français et en anglais plusieurs dizaines de romans et de biographies de personnalités Sourdes et Sourdes-aveugles, publie des articles dans de grands journaux Sourds américains8 et crée plusieurs revues, parmi lesquelles La Petite Silencieuse, qu’elle édite seule9. Dès la création de celle-ci, l’engouement est immédiat. Ce journal permet à ses lectrices de retrouver une certaine estime de soi : les femmes Sourdes sont capables de penser et de s’exprimer. « Je ne crois pas qu’il existe au monde un journal publié et écrit par une sourde-muette pour les sourdes-muettes. Vous avez relevé notre tête ! », écrit une lectrice en 1914. Yvonne Pitrois reçoit moult lettres enthousiastes et demandes d’abonnements — leur nombre atteint vite les neuf cents. Les lectrices lui vouent rapidement une admiration sans bornes, lui conférant une grande autorité morale. Il y a que La Petite Silencieuse a aussi brisé le carcan douloureux de l’isolement pour les Sourdes, qui sont peu nombreuses et vivent éparpillées sur le territoire. 

Enfants, elles ont souvent fréquenté des pensionnats religieux pour jeunes filles Sourdes où elles ont pu se faire des amies avec qui échanger en langue des signes, malgré l’interdiction. Puis, certaines sont parties vivre et travailler dans des hospices ou des couvents, quand les autres, retournées dans leurs contrées, perdent de vue leurs amies Sourdes et se retrouvent isolées au milieu de personnes entendantes qui les considèrent avec commisération voire dégoût, et avec lesquelles il leur est difficile de communiquer. 

Grâce au journal, nombreuses sont ainsi celles qui se retrouvent, rétablissent ou créent de fortes amitiés épistolaires10. Contrairement aux autres journaux Sourds de l’époque, très rares et majoritairement masculins11, La Petite Silencieuse est avant tout un espace d’expression libre et de lien social entre Sourdes ordinaires — une « messagère », littéralement. Anecdotes du quotidien, mots d’amitié, nouvelles de l’entourage, débats sur un sujet d’actualité ou sur la « Causerie » (édito, biographie ou enquête journa­lis­tique de Pitrois) du numéro précédent… : les extraits des lettres d’abonnées, regroupées par dizaines dans la rubrique « En Famille », occupent généralement la moitié du journal12.

 

« Il faudrait placer un œil devant soi et l’autre derrière »

Même si beaucoup d’emplois leur sont légalement interdits du fait de leur « handicap », ces femmes sont nom­­breu­­ses à travailler. Poisser13 des balais, dévider des cocons de soie, entrer comme ouvrière au Bouillon Kub, battre le linge au bord d’une rivière gelée… Ouvrières, paysannes, artisanes, artistes ou servantes, elles décrivent — spontanément dans leurs lettres ou à la faveur d’un concours de réda­ction visant à décrire son « Métier » en 192414 — par mille minutieux détails, comment elles vivent le travail. « Pour nous, les sourdes, écrit la paysanne bretonne Florentine Duchesne, [le métier de la terre] est bien pénible, surtout quand il s’agit de conduire un attelage, il faudrait placer un œil devant soi, et l’autre derrière, et cette chose est un peu difficile, n’est-ce pas ! » Une autre, couturière travaillant chez elle, confie : « J’ai un petit fox-terrier, Bob, il m’est bien utile quand je suis seule, quand on sonne ou frappe à la porte, il me le fait comprendre en me regardant et en redressant bien ses oreilles. » De son côté, Anne-Marie Poyet, ouvrière Sourde-aveugle explique : « Pour m’appeler ou me demander quelque chose, ma compagne en face de moi tape sur notre établi, alors je me lève, une de mes mains s’allonge et elle me dit en m’écrivant dedans15 ce qu’il faut pour le coupage du papier ou pour le paquetage des affaires. » 

Les lectrices de La Petite Silencieuse témoignent d’emplois souvent mal rémunérés — le salaire est moindre que celui des collègues entendantes — voire non payés — il serait déjà suffisamment « charitable » de les avoir embauchées. « J’allais très souvent dans une famille riche de la campagne où je passais presque toute la semaine entière, écrit Jeanne-Marie Tanguy, Sourde-aveugle, mais cette famille n’était pas généreuse pour moi ; quoique malgré ma pauvre vue, je travaillais tant, elle ne voulait me don­ner que 6 ou 8 sous par jour ; on m’éveillait à 4 heures du matin en été afin de faire tourner la baratte, l’écrémeuse, me faire laver la vaisselle et m’envoyer puiser de l’eau à la fontaine. Le soir en hiver, on me faisait coudre très tard, bien que je leur aie donné l’ordonnance du médecin qui me défendait de coudre à la bougie ou à la lampe. » Certaines, prises en charge par des religieuses, vivent cloîtrées, travaillant dans les « ouvroirs », les ateliers des couvents. Comme le montre une enquête de Pitrois réalisée en 1927 : « Pour la plupart elles étaient orphelines, ou leurs familles, soit par pauvreté, soit par indifférence, voire même par mépris de leur infirmité, n’ont pas pu ou pas voulu se charger d’elles… Alors, au sortir de l’Institution, on les a sauvées de la rue, et souvent de la boue, en les accueillant dans ce pur refuge, où elles gagnent leur pain quotidien à faire de la lingerie pour les magasins et pour quelques personnes de la ville… Les sourdes-muettes ne sont pas payées, mais elles ont tout le nécessaire, quelques fois un petit plaisir, une promenade, une séance de cinéma au patronage. » D’autres enfin vivent et travaillent dans des hospices, établisse­ments qui accueillent des personnes indigentes, âgées ou malades notamment : « On est bien mal à l’aise parce qu’un espace de 70 cm entre chaque lit constitue tout notre local où on passe toute sa journée, confie Antoinette Niquet, tisseuse Sourde-aveugle. Cela est bien gênant pour faire trotter ma navette16 ! »

 

« N’épousez jamais un entendant ! »

« J’ai quitté mon mari… écrit une anonyme en 1924. Il m’estimpossible de vous dire par où j’ai passé pendant ces 4 années de mariage. Ça a été une vie d’abaissement, de servitude... j’en suis sortie le système nerveux complètement ébranlé, pendant 3 mois je n’ai fait que pleurer jour et nuit. Mon infirmité pendant ces 4 ans a été une lourde, bien lourde croix. Si vous aviez pu entendre mon mari me dire : “J’en ai assez de te g… dans les oreilles, j’en ai assez de te siffler dans les oreilles.” Je n’étais plus que le souffre-douleur, la servante qu’on relègue dans un coin quand le travail était fait. Dieu seul sait tout ce que j’ai souffert en silence... » En réponse, Yvonne Pitrois s’exclame : « Ô mes petites amies, une fois de plus, au nom de cette pauvre vie détruite, de ce pauvre cœur brisé, n’épousez jamais un entendant ! » À la lecture de cet énième témoignage de violence conju­gale exercée par un mari — Sourd ou entendant, venant de tout milieu social — accompagné d’une énième supplication de ne surtout pas l’ébruiter en le publiant dans La Petite Silencieuse, Pitrois, qui a choisi le célibat, décide de consacrer plusieurs chroniques « Causerie » aux dangers du mariage, dans lesquelles elle cite, anonymement, différentes histoires douloureuses qui lui ont été confiées. « Je n’avais nullement l’intention de vous prêcher le célibat — quoi­que je me trouve si heureuse dans l’indépendance, la liberté de ma vie de “vieille fille” ! conclut-elle en 1931 […] Mais voilà mon remord apaisé : désormais, vous saurez qu’il y a beaucoup d’épines cachées derrière les roses que vous mon­trent vos compagnes mariées. » Si ses causeries étaient souvent très moralisatrices, enjoignant les lectrices à faire preuve d’abnégation et de droiture morale, du fait de sa grande ferveur huguenote, « Grande Sœur » leur offre un soutien néanmoins inconditionnel lorsqu’elles lui confient le plus intime d’elles-mêmes. Elle répond à chacune d’entre elles personnellement par courrier, leur prodiguant conseils et réconfort.

Le rapport aux entendant·es est par ailleurs un sujet récurrent. En 1926, Pitrois lance le concours « Faut-il recher­cher la société des entendants ? » qui provoque de vifs débats entre les lectrices, entre celles qui considèrent qu’il ne faut pas se replier sur soi et celles qui ne suppor­tent plus l’impatience ou les moqueries des entendant·es. « Je vois du monde parce que maman m’y oblige et que tout le monde me tombe dessus dès qu’on sent mon envie de rester tranquillement dans ma chambre, confie une jeune fem­me. C’est ridicule, me serine-t-on sur tous les tons. Tu deviens de plus en plus sauvage. […] Et chacun semble s’être donné le mot pour m’inviter dans tous les sens. Aussi cet hiver je me suis bien amusée, j’ai dansé comme une enragée… Ce qui ne m’empêche pas d’être au supplice quand je suis dans un salon et qu’on ne danse pas. Je meurs toujours de peur qu’on ne m’oblige à produire mon talent de pianiste sourde en public… Oh ! Que je suis bien dans ma jolie chambre-salon, pleine de soleil ! J’écris, je brode, je réfléchis et… Je me trouve très bien toute seule avec mon petit chien d’un côté, ma poupée de l’autre. »

 

« Nous sommes de plus en plus sourdes ! »

Au détour de ces milliers de lettres pointe régulièrement la grande Histoire, passée au filtre des inquiétudes, joies et drames intimes. Des évocations éparses qui tiennent parfois en une ligne, au milieu de l’annonce d’une naissance ou de récoltes dévastées, mais qui, rassemblées dans le journal, esquissent par exemple un portrait des petites mains invisibles de la Grande Guerre : « Je rends bien des petits services aux blessés, particulièrement en faisant le ménage et en aidant les infirmières » peut-on ainsi lire. Ou des inquiétudes liées à la crise de 1929, comme celles de cette Gardoise : « Le chômage de la soie se fait durement sentir ici à Saint-Jean, où en général ce sont les femmes qui gagnent plus que les maris. Après un arrêt de 3 semaines, voici qu’on a réduit à 4 jours, et encore le lendemain est bien incertain.»

Les grandes innovations technologiques du tournant du siècle, du fait de leur incidence ambivalente sur la vie des Sourd·es, sont également très présentes. La Petite Silencieuse abonde de récits de personnes Sourdes blessées ou tuées par des autos, des tramways, des trains qu’elles n’ont pas entendus arriver ou klaxonner. Elle regorge également de questionnements sur les nouveaux loisirs et modes de communication. « Et puis maintenant, voilà qu’on a inventé le cinéma sonore, chantant, parlant, qui transforme et transformera de plus en plus “l’art muet” en une réédition du théâtre… écrit Pitrois en 1930. Tant mieux pour les entendants, mais, pauvres de nous ! Ce sera vraiment trop triste d’assister à ces séances dont nous perdrons la moitié du charme, et auxquelles souvent même nous ne comprendrons plus rien du tout… Oh ! Comme elle a raison ma petite silencieuse17 qui, constatant les progrès inouïs de la T.S.F., du phonographe, des films parlants, de toutes les inventions modernes, me disait tristement : “Nous sommes de plus en plus sourdes !”. » Des technologies qui, pour celles qui ne sont pas totalement sourdes, peuvent être en partie des atouts : « On vient d’installer un poste de T.S.F. dans notre salon, écrit Jeanne Moussu. Jeudi dernier, j’ai entendu parfaitement la “Causerie protestante” de Me Georges Lauga, et j’en ai éprouvé une telle joie ! Il me faut enlever le pavillon du haut-parleur et adapter à la place l’extrémité de mon tube acoustique Tillot, j’entends alors très nettement la voix. […] Pensez que je n’avais pas entendu de sermon depuis vingt ans, c’était comme un miracle ! Pour la musique malheureusement, rien à faire ; c’est une horrible cacophonie. » 

 

« Aimons-nous, aidons-nous »

Grâce à La Petite Silencieuse, des centaines de femmes Sourdes ont trouvé des pages où mettre leur quotidien en mots, libérer leur parole sur des sujets qui les touchent, exprimer leurs désaccords, prendre conscience qu’elles ont des vécus communs…, autant de jalons posés pour une possible émancipation de leur condition de personnes infantilisées, méprisées, exploitées. Une conscientisation et une émancipation visibles à la lecture du journal : au fil des ans, les lettres des unes et des autres s’étoffent et les concours de rédaction lancés dans les années 1920 sur des sujets qui les concernent directement sont l’occasion de longues prises de position soigneusement argumentées. C’est une réelle sororité, communauté solidaire de femmes à laquelle se rattacher, se confier, être comprise et conseillée, qui s’est constituée. De plus, Yvonne Pitrois exhorte régulièrement ses lectrices à faire de La Petite Silencieuse un lieu de solidarité concrète entre Sourdes via la rubrique « Aimons-nous, aidons-nous » et les caisses de secours lancées pendant la Première guerre mondiale18. De lettre en lettre, des femmes offrent ici des vêtements qu’elles ont cousus, là des livres, quelques sous ou une visite à domicile, ou encore payent des abonnements à leurs « sœurs » moins fortunées. Tout type d’aide qui, en cas de coup dur, vient soutenir l’émancipation, ouvrant la possibilité de quitter son emploi, de divorcer, d’améliorer sa vie. 

[1]  Le choix de la majuscule à « Sourde » s’inscrit dans la démarche militante, initiée par le linguiste Sourd James Woodward en 1972, de distinguer l’identité culturelle du point de vue médical.

[2]  Les Sourdes-aveugles étaient abonnées gratuitement à une ver­sion du journal imprimée
en braille.

[3]  Ce congrès n’avait convié  que quatre instituteurs ou directeurs Sourds sur deux
cents personnes.

[4]  Dans le même temps, suite à la défaite contre l’Allemagne en 1871, ce gou­ver­nement met au ban les patois parlés en France au profit de la généralisation du français sur l’ensemble du territoire, afin de renforcer le sentiment national.

[5]  Dans les années 1970-80, un mouvement, le Réveil Sourd, lutte, à l’aide de linguistes, pour la reconnaissance de la langue des signes comme véritable langue et pour un enseignement de et en LSF (langue des signes française), en créant notamment des classes bilingues pirates. Cette lutte mène à la loi de 1991, qui octroie le droit pour les enfants Sourd·es de suivre une éducation en langue des signes. La LSF ne sera reconnue comme langue à part entière qu’en 2005. Malgré ces deux lois, l’éducation des Sourd·es n’intègre que très peu la LSF, l’État n’ayant pas débloqué les moyens financiers nécessaires à leur application. Pour un dossier détaillé sur la médicalisation des Sourd·es et leurs résistances, se référer à la revue Z, n°9, 2015.

[6]  Aujourd’hui, après plus d’un siècle d’éducation oraliste, la situation perdure : 80 % de Sourd·es profond·es seraient illettré·es et 30 % au chômage.

[7]  Yann Cantin, « La presse silencieuse », Art’Pi !, hors-série 2012.

[8]  Les États-Unis n’ont pas connu cette répression de la culture et de la langue Sourde.

[9]  Rachel Hartig, Franchir le fossé, Airelle Éditions, 2013.

[10]  Les noms des nouvelles abonnées sont systématiquement inscrits en fin de journal.

[11]  Ces périodiques d’information et d’opinion, très militants et rédigés uniquement par une certaine élite intellectuelle Sourde disparaissent quasiment tous avant 1910. Le seul grand journal qui persiste, La Gazette des Sourds-Muets, devient beaucoup plus consensuel.

[12]  Outre ces deux rubriques, le journal est composé de : « Dans notre petit monde », qui informe des réussites de Sourd·es et d’événements concernant la communauté ; « Aidons-nous, aimons-nous » qui répertorie offres et demandes d’aide ; « Chez nos sœurs d’Amérique, de Suisse, de Belgique », et enfin de listes des noms des nouvelles abonnées et donatrices aux caisses de secours.

[13]  Poisser, explique une des lectrices, c’est « tremper le faisceau de soie, de paille ou autre, dans la poix très chaude, le nouer avec du fil, le retremper puis l’appliquer au bois en le tordant un peu », afin de fabriquer un balai. La poix est un mélange collant à base de résines et de goudrons végétaux.

[14]  À partir des années 1920, Yvonne Pitrois lance régulièrement des concours de rédaction —prétextes à débattre amplement d’une question donnée.

[15]  Une personne Sourde-aveugle communique en dessinant des signes ou des lettres dans la paume de son interlocuteur ou interlocutrice à l’aide de son doigt.

[16]  Élément d’un métier à tisser, de forme oblongue, autour duquel est enroulé le « fil de trame ».La navette permet de passer ce fil entre les « fils de chaînes » et ainsi de tisser.

[17]  Yvonne Pitrois donnait souvent des noms affectueux à ses lectrices, les appelant « ma petite silencieuse », « ma chérie ».

[18]  « Vous toutes qui savez tricoter, crocheter, coudre, voulez-vous confectionner, avant l’hiver qui approche, un objet ou plusieurs, pour les malheureuses sourdes-muettes sans abri ? Voulez-vous aussi leur réserver tel ou tel de vos effets usagés et remis en bon état ?, écrit Pitrois en septembre 1914. Toute sourde-muette réfugiée française, belge ou victime de la guerre recevra des secours et des vêtements. » Dès lors, à chaque numéro, le journal égrène de longues listes de donatrices, avec la nature de leur don, ainsi que les noms de « nos petites sœurs de la guerre », avec force détails sur ce qu’elles ont vécu. Les caisses de secours perdureront après la guerre.

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