160 000

Les footballeuses à l'assaut du stade

Type : enquête & analyse, tombola chemise

Thèmes : foot féminin, sexisme, sport

Illustration : Lisa Duran pour les Dégommeuses (superdudu.net)

Les chiffres, notamment à travers la statistique, saturent les médias, les analyses, la publicité. Obscurs, abstraits, réducteurs ou mensongers, ils construisent un monde en trompe-l’œil et font écran à des réalités bien concrètes. Dissection du numéro gagnant.

 

160 000. C’est le nombre de footballeuses adhérentes à la Fédération française de football (FFF). Une goutte d’eau dans un océan mâle de deux millions de licenciés. Contrairement à l’Amérique du Nord où la moitié des huit millions de footballeurs sont des footballeuses, la vieille Europe, et encore plus la France, relègue le foot féminin sur le banc de touche. Le sexisme et le conservatisme d’une institution sportive dirigée en très grande majorité par des hommes, le fait que le foot incarne depuis ses origines un bastion de la masculinité ainsi que les enjeux de pouvoir autour du sport roi sont les raisons habituellement avancées pour expliquer cette disqualification. Mais le statut marginal du foot féminin se comprend également au regard de l’histoire de sa pratique dans l’Hexagone.

 

Une pratique « nocive pour les femmes »

Au lendemain de la première guerre mondiale, une douzaine de clubs de foot féminin fleurit à travers le pays. Les pionnières du foot profitent du vent d’émancipation qui souffle alors : ayant été contraintes de surmonter la pénurie de main-d’œuvre masculine au sein de l’industrie – 60 % des hommes actifs étaient mobilisés sur le front  –, nombre d’ouvrières aspirent à l’égalité des sexes et à s’affranchir du carcan patriarcal. Des velléités d’émancipation qui se traduisent entre autres dans le sport.

Un championnat de Paris de football féminin est ainsi mis sur pied dès 1921 avec dix-huit équipes composées d’étudiantes, d’ouvrières ou d’employées de bureau, à l’instar des Fauvettes d’Argenteuil ou des Muguettes de Charenton. La même année est organisée une Coupe La Française, du nom de l’hebdomadaire féministe édité par le Conseil national des femmes françaises – fédération d’associations féministes qui sera à l’origine, en 1929, des États généraux du féminisme. Jane Misme, fondatrice de la revue, exhorte ses lectrices à assister aux épreuves, certaine que « le sport donnerait au féminisme des femmes robustes et décidées à conquérir leurs droits »1.

La presse sportive et conservatrice voit d’un très mauvais œil cette pratique, à l’image du journaliste Maurice Pefferkorn qui assène : « La rudesse de ce sport et la vigueur qu’il exige sont des qualités viriles qu’il n’est pas souhaitable de voir la femme acquérir .»2 Nombre de spéculations médicales sont en outre mobilisées pour démontrer que le football engendre chez la femme le « développement du bassin étroit », l’« immaturité des vagins », voire la perte de ses fonctions reproductrices3. Au lendemain de la Grande Guerre et de ses millions de mort·es, l’idéologie nataliste fait rage. En détournant les femmes de leur foyer et de leur devoir maternel, le football féminin représente une menace pour la mission que les hommes leur assignent : celle de repeupler le pays.

Alors qu’une quarantaine d’équi-pes émaillait le pays en 1923, au fil des saisons, de moins en moins de formations s’inscrivent aux compétitions de football féminin voire disparaissent, faute de joueuses. À la fin des années 1920, dans les pages de L’Auto, l’ancêtre de L’Équipe, un pontife de la FFF déclare sans ambages : « Nous sommes totalement hostiles au football pour la femme et nous nous contentons de l’ignorer. » Une décennie plus tard le couperet tombe. Le régime de Vichy « interdit vigoureusement » le foot féminin le 27 mars 1941 sous prétexte que sa pratique est « nocive pour les femmes ».

 

Feinter les matchs d’exhibition

Le football féminin hexagonal renaît de ses cendres au mitan des années 1960 dans un cadre des plus surprenants : les kermesses des clubs de sport. Dans l’Est de la France, de nombreuses associations sportives organisent en effet des matchs de foot féminin qui sont perçus comme des attractions burlesques permettant d’attirer le chaland et in fine, de renflouer les caisses du club. Pour célébrer ses quarante-cinq ans, l’AS Gerstheim (Bas-Rhin) draine ainsi un millier de curieux·ses le 20 août 1967 grâce à son « divertissement comique » : une exhibition de foot féminin…

En juillet 1968, à l’occasion de la kermesse annuelle du club l’Union Sports de Reims, le journaliste Pierre Geoffroy lance dans les colonnes du quotidien local L’Union un appel à la formation d’une équipe féminine de foot. Pour ses festivités des années précédentes, le club avait programmé un duo humoristique ou encore un combat de catch entre « lilliputiens ». Une trentaine de jeunes femmes ayant répondu à l’annonce, deux équipes sont mises sur pied sous la houlette de Pierre Geoffroy pour préparer au mieux le numéro d’amusement public. « Ce qui n’était, d’abord, qu’une idée publicitaire prit bientôt un tour plus sérieux, car les joueuses retenues n’entendaient pas “exhibitionner” pour la galerie, elles tenaient absolument à jouer un vrai match, témoigne leur entraîneur. La plupart jouaient déjà depuis plusieurs années avec leurs frères et se débrouillaient très bien. […] Il y avait un nombre inimaginable de filles qui pratiquaient le football d’une manière sauvage à la périphérie de Reims. »4

Rapidement, la multiplication des « matchs d’exhibition », la qualité footballistique des Rémoises ainsi que l’activisme sportif de Pierre Geoffroy – qui dans les pages de L’Union, incite les femmes de la région à monter leur propre équipe – aboutissent à la création d’un tournoi régional en mars 1969 comprenant plus d’une douzaine de formations. Face à l’explosion du nombre de joueuses à travers le pays – près de 2 000 pratiquantes sont recensées dès 1970 – la FFF reconnaît officiellement le football féminin le 29 mars 1970.

 

Sexisme institutionnel

Reconnaissance officielle ne signifie cependant pas soutien institutionnel. Faute de réel appui économique et d’installations sportives suffisantes, les équipes féminines sont contraintes de s’affilier à des clubs masculins – sur 315 équipes recensées en 1973, seule une vingtaine est organisée en club autonome féminin. Et la cohabitation entre footballeuses et footballeurs est d’autant plus difficile qu’à l’échelle d’un club, ce sont ces derniers qui bénéficient de la meilleure pelouse, des équipements de qualité et des horaires d’entraînement les plus accommodants. « On en a bavé, on n’avait pas de terrain, on n’avait pas de vestiaire, se remémore Dominique Rinaudo, une pionnière du FC Lyon. On avait un petit parking où les voitures se garaient [qui] était vraiment tout bosselé. On nous avait donné les vieux ballons, qui étaient tout ovales tellement ils n’en pouvaient plus des garçons [sic], des maillots déchirés, des vieux maillots des minimes, il y en a qui rentraient à peine dedans. C’était l’horreur. On n’avait pas droit aux vestiaires, on ne pouvait pas se doucher après les entraînements. Il fallait vraiment être passionnée, vouloir le faire et continuer pour accepter ça. »5

Malgré le fait que la fédération crée en 1971 une équipe de France féminine et lance le premier championnat national de foot féminin en 1974, les joueuses d’élite se sentent déconsidérées. « Je compris avec stupeur que la FFF se fichait comme d’une guigne du football féminin et traitait cette équipe de France comme des joueuses de seconde zone, raconte Annie Fortems à propos d’un stage de préparation des Bleues en 1977. Ce mépris affiché était avéré par le manque de moyens et de compétences dédiés à son développement. En tant que femme et féministe, j’ai été consternée de l’archaïsme machiste aussi prégnant. »6

Le sexisme qui frappe les joueuses se reflète également à travers le peu d’intérêt que porte la presse pour la pratique7. Au gré des rares articles et entretiens avec les footballeuses, seul le corps féminin se retrouve au centre des attentions journalistiques. Comme pour mieux rassurer leur lectorat masculin sur le fait que ces sportives ne sont pas des « garçons manqués », la presse insiste systématiquement sur leur beauté physique. Le quotidien Paris-Jour décrit par exemple le 21 septembre 1970 une future sélectionnée de l’équipe de France comme « harmonieusement proportionnée. Et mignonne, oui ! Des cheveux noirs frisés. Des yeux rieurs. Une voix caressante. Adorable. Et comme, de plus, elle joue très bien au football, on ne peut qu’être séduit. » En 1978, Libération évoque quant à lui « des grandes bringues, des petites rondouillardes, des minettes, aux mille bandeaux multicolores dans les cheveux et aux pommettes rougies par l’effort. Elles rassemblent tous les gabarits et tous les tempéraments. Avec des cuisses un peu musculeuses au sein de l’élite qui s’entraîne deux fois par semaine. Pas de quoi faire débander un amant pour autant. » Une décrédibilisation médiatique et institutionnelle qui n’encourage nullement le public à se déplacer au stade. Dans les années 1980, les talentueuses rémoises, déjà cinq fois championnes de France, ne parviennent qu’à attirer 200 spectateurs et spectatrices par rencontre…

 

« Destinée à lutter »

Une joueuse va cependant parvenir à donner le véritable coup d’envoi du foot féminin français à partir des années 1990. Née en 1975 dans la campagne auboise, Marinette Pichon pratique dès l’âge de 5 ans le football à l’AS Brienne. Mascotte de son club, celle que l’on surnomme « la fille de Brienne » mène rapidement la vie dure aux garçons sur le terrain qui n’hésitent pas à jouer agressif avec elle « de peur d’être dribblé par une fille »8.

Mais alors que côté pelouse, Pichon est reconnue dès son adolescence comme une attaquante hors pair dotée d’un « sens extraordinaire du but » et d’une saisissante « rapidité d’exécution », côté familial, une autre épreuve se joue. Si elle reçoit le soutien indéfectible de sa mère, la footballeuse est en proie à un père alcoolique et extrêmement violent – il sera d’ailleurs condamné à dix ans de prison pour agression sexuelle sur la grand-mère de Marinette. Lors du trajet de retour un soir de match, il lui demandera : « Tu vois les arbres là le long de la route ? Tu veux choisir lequel pour que j’aille te mettre dedans ? » Dans son autobiographie Ne jamais rien lâcher, Marinette Pichon explique : « Le football m’a permis d’exister autrement. Sur le rectangle vert, j’évacuais mes doutes et je dégageais une impression à l’opposé de ce que j’étais dans la vraie vie : une fille fragile et tourmentée. Destinée à lutter, envers et contre tout. »

À l’âge de 16 ans, la virevoltante attaquante est recrutée par le Saint-Memmie Olympique (Marne), une formation 100 % féminine. Son pied gauche ravageur et son sens du jeu lui valent une première sélection sous les couleurs de l’équipe de France le 22 mars 1994. Mais rapidement Marinette Pichon déchante. Au Centre national de formation, les Bleues n’auront pas accès avant 1997 au château de Clairefontaine, strictement réservé aux joueurs masculins. Les footballeuses sont logées dans le bâtiment des « Bleuets » – les moins de 21 ans – et doivent laver elles-mêmes leur unique paire de chaussettes tricolore. Pis, Marinette Pichon subit de plein fouet le paternalisme et le mépris de la FFF. Ayant refusé de se présenter un jour à un match des Bleues afin d’être au chevet de sa mère la veille d’une lourde opération d’un cancer, elle passe devant une commission disciplinaire et se voit sanctionnée de six mois de suspension. Lasse, la footballeuse donne un fulgurant coup de pied dans la fourmilière sexiste de la FFF. Alors qu’à l’époque, Marinette Pichon était défrayée 25 euros à chacune de ses sélections en équipe de France et touchait 20 euros de prime par match au sein du Saint-Memmie Olympique, elle rejoint en 2002 la ligue professionnelle étasunienne, le meilleur championnat du monde de foot féminin. Sous le maillot des Philadelphia Chargers puis desNew Jersey Wildcats, Marinette Pichon est la première Française à être rémunérée en tant que professionnelle. Meilleure buteuse et sacrée meilleure joueuse du championnat à l’issue de sa première saison, Marinette Pichon triomphe face aux instances footballistiques hexagonales.

 

Coup de tête

En parallèle de sa carrière aux États-Unis, la footballeuse de prestige continuera jusqu’en 2007 d’officier régulièrement sur les pelouses en tant que capitaine de l’équipe de France. Une carrière de star internationale qu’elle conclut avec un palmarès monstrueux : 81 buts pour 112 sélections en équipe de France. Le plus grand buteur français actuel, Thierry Henry, n’en a marqué « que » 51 en 123 sélections. Baptisée la « Zidane du football féminin », elle achèvera son parcours sportif, à l’instar de Zinédine en 2006, par un coup de tête9. Non pas contre un joueur italien adverse mais contre l’homophobie. 

Fin 2012, alors que les débats autour du Mariage pour tous font rage, Marinette Pichon devient la deuxième femme du pays à bénéficier d’un congé parental pour un enfant qu’elle n’a pas porté. Sa compagne, Ingrid Moatti, championne de basket handisport, a accouché d’un garçon conçu en Belgique par fécondation in vitro10. Dans les colonnes du Parisien, en octobre de la même année, elle déclare : « Je n’ai pas fait de coming out car j’ai toujours assumé d’aimer les femmes. Ce n’est ni une maladie ni une tare mais je me rends bien compte que dès qu’il s’agit d’enfants, les gens ont plus de mal à accepter. »

Alors que dans le football français, le sujet demeure encore extrêmement tabou – seul Olivier Rouyer, footballeur nancéien de la fin des années 1970, a fait son coming out gay en 2008 –, Marinette Pichon décrit dans son livre son amour pour Ingrid et leur fils et confesse : « Ce qui est sûr, c’est que je n’aime pas qu’on m’emmerde. Je ne voulais plus me justifier d’aimer les femmes, ne plus me cacher. Et la meilleure façon, c’est de dire les choses. » Pour avoir été l’une des premières sportives françaises de haut niveau à s’affirmer lesbienne et à défendre l’homoparentalité, l’Association des journalistes LGBT (AJL) l’a récompensée d’un « Out d’Or » l’été dernier.

Depuis les exploits sportifs de Pichon et son destin hors norme, le foot féminin commence timidement à gagner du terrain. Il bénéficie d’une plus grande attention médiatique et jouit des prémices d’une certaine popularité parmi les supporters depuis l’accession en quarts de finale des Bleues lors du Mondial de 2011. Pourtant, en mars 2013, Bernard Lacombe, dirigeant de l’Olympique lyonnais, éructait à la radio : « Je ne discute pas avec les femmes de football. […] Qu’elles s’occupent de leurs casseroles et puis ça ira beaucoup mieux. » Et en janvier 2017, pour lui faire écho, les supporter·ices lyonnais·es brandissaient une banderole « Femmes en cuisine » dans leur tribune. Mais comme un contre-pied à ce sexisme décomplexé, l’équipe féminine de l’Olympique lyonnais a encore remporté cette année, et ce pour la cinquième fois, la Ligue des Champions, la plus prestigieuse compétition européenne. Ne jamais rien lâcher. 


Les illustrations de cet article sont issues d'un appel à création d'affiches lancé par les Dégommeuses à l'occasion de la Coupe du monde de football qui se déroule en France du 7 juin au 7 juillet. Créée en 2012, l'association Les Dégommeuses poursuit deux objectifs principaux : la promotion du foot féminin et la lutte contre le sexisme, les LGBT-phobies et toutes les discriminations.

 

Illustrations de l'article, par ordre d'apparition : Alice Des, (https://www.instagram.com/alicedes_illustration/), Roberta Moteiro, Pernelle Marchand et Diabolo Bohème pour les Dégommeuses.

[1] Laurence Prudhomme-Poncet, Histoire du football féminin au xxe siècle, L’Harmattan, Paris, 2003, p. 106.

[2] Maurice Pefferkon, Le Football association. Théorie et pratique du jeu de football, Flammarion, Paris, 1921, p. 288.

[3] Xavier Breuil,  Femmes, culture et politique. Histoire du football féminin en Europe de la Grande Guerre jusqu’à nos jours, thèse de doctorat d’histoire, Université Paul-Verlaine, Metz, 2007, p. 99.

[4] France Football, 5 janvier 1979.

[5] Laurence Prudhomme-Poncet, Histoire du football féminin au xxe siècle, op. cit., p. 274.

[6] « Annie Fortems, pionnière de l’Étoile sportive de Juvisy », 50/50 Magazine, 3 août 2012.

[7] Pour exemple, entre 1980 et 2011, L’Équipe Magazine n’a consacré en moyenne qu’un seul article par an au foot féminin.

[8] Cette citation, ainsi que les suivantes, sont toutes extraites de Marinette Pichon, Ne jamais rien lâcher, First éditions, Paris, 2018.

[9] Le 9 juillet 2006, lors de la finale de la Coupe du monde opposant la France à l’Italie, Zinédine Zidane assène un coup de tête au joueur italien Marco Materazzi, après que ce dernier a insulté sa sœur. Un geste qui vaudra l’expulsion de Zidane (et certainement la défaite de l’équipe de France) et sur lequel la star finira sa carrière internationale.

[10] En France, la Procréation médicalement assistée (PMA) est encore interdite pour les femmes célibataires et les couples lesbiens.

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