HP, l’ère du vide

Par Sila B.

Thèmes : HP, psychiatrie

Publié le 27 janvier 2018

« Regarder Le Maillon faible avec des gens qui vont mal, voir l’animatrice humilier le maillon faible et les pubs qui défilent où il n’est question que de beaux cheveux, d’intérieurs bien tenus et d’automobiles filant dans des décors de cinéma. » Témoignage.

 

Il est des voix qui peinent à se faire entendre. Des voix honteuses, des voix déplaisantes, des voix qui n’arrivent jamais à sortir. Par exemple celle des personnes qui se retrouvent, pour une raison ou pour une autre, contre leur gré ou parce que ça semble le seul recours, en hôpital psychiatrique (HP). Ce n’est jamais le bon moment pour celui ou celle qui aurait envie d’en parler. Les jours où ça va bien, il faut en profiter pour parler d’autre chose et les jours où ça va mal, inutile d’aggraver son cas. Et puis la souffrance est aussi pénible à vivre qu’à écouter. Elle produit des discours autocentrés emplis de sentiments peu nobles qu’on se garde bien de côtoyer. Être psychiatrisé·e est une expérience honteuse sur laquelle on se taira donc – à moins que ce ne soit pour une grande enquête « chez les fous », à la manière d’Albert Londres [1]. Je ne retiens de son bouquin que les grasses blagues et la fierté de n’être jamais parvenu à se faire interner. Moi, j’ai réussi, dans un moment où la précarité matérielle rencontrait une rupture familiale et pas mal de souffrance. Je ne voulais ni être une charge pour mes ami·es, ni demander de l’aide à ma famille ; je ne savais tout bêtement pas où aller, où dormir, et je n’avais d’ailleurs envie de vivre nulle part. Je fréquentais déjà un centre médico-psychologique, un genre de super-cabinet psy, en ville mais hospitalier, où j’étais reçue une fois par semaine. J’avais pensé à l’HP comme un lieu de soin qui répondrait également à mon besoin d’un lieu où aller. C’était aussi, pour moi, une manière de s’effacer du monde. Je m’étais pointée un soir et le personnel, refusant de m’accueillir, avait appelé mes parents. J’étais revenue le lendemain et j’avais attendu des plombes en salle d’attente, bouffant des somnifères pour ne pas m’agacer du temps que ça prenait et finalement, pour m’absenter. Ça avait marché, je m’étais réveillée dans les murs. J’allais y passer trois semaines.

 

Maillon faible tu es (et resteras)

Les journées commencent tôt. Les infirmières réveillent une vingtaine de patient·es réparti·es en une dizaine de chambres. Il faut se mettre en rang devant l’infirmerie, en pyjama, pour la distribution de cachetons. Pas tous les mêmes, les prescriptions sont individualisées. Et pas sous forme solide, des fois que nous les cacherions sous notre langue. Liquide, amer, il faut l’avaler et montrer sa bonne volonté à la dame. Dans l’unité fermée où les patient·es passent 24h/24 pendant des semaines, parfois des mois, se trouvent leurs chambres, des chiottes, des douches, des bureaux pour les consultations (avec un psychiatre, deux internes et une psychologue) et pour les infirmières, ainsi qu’un « lieu de vie ». Pas franchement conviviale, cette grande pièce évoque plutôt des bureaux. Une partie est dotée de tables à tout faire dont la principale activité : manger trois fois par jour. Dans un coin, une télévision reste toujours branchée sur TF1 et la clope est autorisée à l’intérieur – c’était dans les années 2000. Regarder Le maillon faible avec des gens qui vont mal et à qui la famille n’a pas pu ou voulu payer de meilleurs soins dans une clinique privée, voir l’animatrice humilier le maillon faible et les pubs qui défilent où il n’est question que de beaux cheveux, d’intérieurs bien tenus et d’automobiles filant dans des décors de cinéma. Regarder la télé et éprouver l’ennui absolu d’une discussion entre « cas psy » comme moi. L’administration n’a pas prévu de nous faire faire un tour dehors, en plein air, ni une activité physique ou créative qui donne un peu de plaisir et de fierté – ou qui, tout bêtement, maintienne dans une santé physique correcte. Maillon faible tu es, maillon faible tu resteras, avec un peu plus de gras autour du bide et des muscles atrophiés. Nous faisons l’objet d’injonctions contradictoires : il faut s’habiller avec ses propres vêtements et ne pas rester en pyjama mais les fringues sales mettent dix jours à revenir de la buanderie ; il faut passer la ma­tinée en-dehors des chambres mais il n’y a rien à faire dans les parties communes.

Je vois un interne en psychiatrie tous les jours sauf le dimanche, pendant une demi-heure, et le chef du service une ou deux fois pour faire un bilan. Le reste du temps, j’arrive à m’occuper. Je suis venue avec des livres et j’ai pensé remplir mes journées avec un projet d’écriture. Même avec ces activités, l’ennui m’est insupportable, autant que les contraintes, et je n’ai vite qu’une idée en tête : sortir ! Je peux le faire à tout moment, car je suis venue de mon plein gré, mais je ne sais toujours pas où aller. Le rejet de la vie en HP monte en moi et les psys décident de ma date de sortie sans mon désaccord. Comme si je finissais par sortir non parce que ce soin m’a été profitable mais parce qu’il m’est devenu trop pénible. Les infirmières savent écouter gentiment mais pas moyen d’avoir un véritable échange. J’essaie sans succès et un soir je m’en exaspère assez pour cons­tater que la profession est mixte. Quand il n’est plus question de distribuer les médocs et d’écouter patiem­ment, quand il y a une alerte, un début de pétage de câble, c’est aux mecs d’intervenir. Ça court des sprints, ça saute par-dessus les meubles, ça te serre les bras et te colle la chose au lit avec une grosse sangle.

 

« Parlons plutôt de vous »

Nous sommes les un·es sur les autres, les névrosé·es et les psychotiques, les déficients mentaux et les dépressives. Le mélange booste l’estime de soi. Les hommes et les femmes partagent des toilettes sans abattant, ceux qui se pissent dessus et celles pour qui faire attention à soi est la dernière des dignités, le petit bout d’humanité que l’HP aura du mal à leur enlever. Quelques années après mon séjour, un copain est interné au même end­roit. Nos ami·es vont le voir, j’évite quant à moi les lieux. Au milieu de la visite, une copine a envie de pisser. Les infirmières sont prises au dépourvu, les toilettes du personnel ne sont pas à la disposition du public, quant à celles des patient·es… Les toilettes où l’ami interné fait ses besoins ne sont pas dignes des personnes qui viennent le voir, s’entretenir avec lui, lui apporter un petit cadeau et lui mon­trer qu’elles pensent à lui et l’apprécient.

Une dame, ici depuis quatre mois, me raconte qu’elle est constipée, ce qu’elle met sur le compte de la saleté des lieux. Toujours bien apprêtée, je la vois mal poser ses fesses dans l’urine sur le rebord de la cuvette. À vue d’œil, elle me donne 25 ans et quand je confirme elle me dit avec fierté qu’elle est esthéticienne et que la peau ne trompe pas une personne du métier. Cet échange est le seul souvenir agréable que je garde de mon séjour, la fierté dont elle témoigne à propos d’un savoir-faire rompt avec l’accablement ambiant.  À ma sortie, je reçois l’allocation adulte handicapé·e (AAH) qui me permet de poursuivre mes études jusqu’à un master pro, puis de chercher un boulot sans me mettre la pression, puis de me démotiver car me contenter de ce petit revenu est plus facile que de me confronter à la nécessité de gagner ma vie. J’occupe mon chômage par des engagements bénévoles. Ils me valent des collègues qui n’en sont pas vraiment, personnes en emploi ou en études pour qui notre engagement commun se cale dans les interstices d’une vie bien remplie. La mienne ne l’est toujours pas. Je peine à m’occuper et régulièrement la vacuité de mon existence me cause de sévères remises en question. La liberté dont je jouis – et profite – est aussi un grand vide. Je raconte les hauts et les bas de ma reche­r­che d’emploi au chef de service de l’HP, que je revois une fois par mois après ce séjour. Chaque fois, il écarte le sujet : « Parlons plutôt de vous », comme si ce n’était pas de moi qu’il s’agissait au moment de me présenter à un employeur. Alors que l’HP et les asso­ciations offrent tout un tas d’aides aux patient·es pour leur permettre de surmonter les difficul­tés (y compris matérielles) de l’existence, je me conf­ronte seule à celles que, dépres­sive, je rencontre sur le marché de l’emploi. Maillon faible tu es, mail­lon fai­ble tu resteras, sans que soit recon­nu ton besoin de sim­ple­ment t’occuper. ▪

 

Illustration : Jean Arp, Mirage d'une voix

[1] Albert Londres, Chez les fous, 1925.

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